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27 avril 2016

Le syndrome de Molenbeek ou la tiers-mondisation de l’Europe

Le Landerneau politico-médiatique s’est agité sans désemparer, après que Patrick Kanner, jusque-là, discret ministre de la ville, eût jeté un pavé dans le marigot en déclarant que « sur la centaine de quartiers concernés [en France], certains présentent des ressemblances sur tel ou tel aspect avec Molenbeek », (Le Parisien, 28 mars), propos confirmés, derechef, par le Premier ministre (« ce qu’a voulu dire Patrick Kanner sur les processus d’enfermement, de communautarisation et de radicalisation, tout cela existe bel et bien », Le Figaro, 30 mars), la sénatrice, Samia Ghali avouant même l’existence de « camps d'entraînement dans les quartiers où les gens s'entraînent à tirer » (Boulevard Voltaire, 31 mars). La France serait-elle en voie de « libanisation » ? Éclaircissements.

Quand le colonialisme du XIXe siècle préparait l’invasion du XXIe

Notons, tout d’abord, que ceux qui déplorent que nos villes et banlieues soient infestés de nids de frelons islamistes (sans jamais, d’ailleurs, nommer la réalité pour ce qu’elle est, sauf par périphrase ou métonymie), sont les mêmes qui, au nom de leur idéologie mortifère (ce « MIM » ou « mondialisme immigrationniste marchand », pour reprendre la pertinente formule de Jean-Yves Le Gallou), ont instauré les conditions du développement de ces métastases d’un autre monde. Ceux qui, derrière SOS-Racisme et Bernard Stasi plaidaient pour une « immigration, chance pour la France », comptaient également parmi les grandes consciences militant pour la décolonisation et les mouvements de libérations nationales, en brandissant l’étendard du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », tout en revendiquant l’héritage des grands ancêtres républicains (socialistes) professant l’impérieux devoir des « races supérieures (…) de civiliser les races inférieures » (Jules Ferry) en apportant « la civilisation à la barbarie » (Victor Hugo), lesdites « races supérieures [se devant] d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture » (Léon Blum). Evidemment, la droite du XXe ne fut pas moins inconséquente en emboîtant le pas, par conviction, opportunisme ou lâche résignation, à leurs supposés adversaires « progressistes ». Toujours est-il, que cette gauche abstraite et utopiste (Louis Blanc ne louait-il pas le « génie essentiellement cosmopolite de la France » ?) est passée du messianisme ethno-centré, à base assimilatrice et paternaliste, à un universalisme ethnocidaire, à base relativiste et compassionnelle. Entre les deux, elle perdit le peuple « de souche », à l’endroit duquel elle nourrit une rancœur tenace, celui-ci se révélant, décidément, réticent à toute subsomption dans l’Autre, fut-ce au prix (légitime et peu cher payé, selon eux) d’une automutilation expiatoire. C’est dire, en d’autres termes, que loin d’assumer leurs erreurs de perspectives et d’analyses dans leur quête prométhéenne de l’introuvable Saint Graal du « progrès émancipateur », ces Frankenstein foireux les ont, au contraire, imputées à cet Occident éreinté par deux guerres fratricides, n’aspirant plus, pour l’éternité, qu’à jouir hic et nunc. Les doctrines dissolvantes et corrosives forgées par la « French Theory » (Foucault et Derrida en tête) ont fait le reste.

Anti-tiers-mondisme versus tiers-mondisme

Génétiquement, on le voit, la gauche n’a eu de cesse d’amarrer son républicanisme issu des Lumières à l’axiomatique immarcescible de l’égalité. Selon cette doxa, les « races inférieures » d’hier étaient invitées à s’assimiler aux « races supérieures », au nom de la « civilisation » au singulier, quand, à présent, ces mêmes « races » sont sommées de disparaître dans l’improbable creuset du « vivre-ensemble » diversitaire et métissé, le culte du Même se substituant au totem de l’Autre (celui de la colonisation puis de la décolonisation). Dès l’origine (c’est-à-dire, au moins depuis le XIXe siècle), la mystique des droits de l’homme est entrée en conflit ouvert avec les aspirations identitaires des peuples, notamment européens. C’est ainsi, que l’anti-tiers-mondisme des années 1980, accommodé au brouet libéral du capitalisme marchand et sans frontières (ni obstacles douaniers ou non tarifaires) est réapparu par la fenêtre du tiers-mondisme culturel et non-aligné qui avait émergé dans les décennies précédant les décolonisations. Se présentant à front renversés, le premier et le second faisaient part de leur incommunicabilité réciproque, elle-même fruit d’un lourd malentendu politique et idéologique. Le premier, prenant conscience que l’exhortation au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes rentrait en parfaite opposition avec celle de la « conditionnalité » démocratique des droits de l’homme et de l’Etat de droit, a dû en rabattre et se réfugier derrière l’alibi fallacieux et hypocrite du droit d’ingérence humanitaire et de la lutte contre le « néocolonialisme ». Quant au second, sa reviviscence présente des traits relativement originaux tenant, d’une part, à ce qu’il n’a jamais prétendu, du temps de sa splendeur historique, à autre chose qu’à renouer avec sa longue mémoire historique, un temps suspendue durant la parenthèse coloniale, d’autre part, à ce qu’il s’est déplacé du Sud vers le Nord, certains pays d’Europe de l’Est ayant rallumé la flamme du non-alignement idéologique sur le « MIM » (ainsi qu’en témoignent les fermetures de frontières face aux tsunamis migratoires des immigrants venus de l’autre rive de la Méditerranée). La tension dialectique entre ces deux courants qui se sont, un temps, nourris aux mêmes sources des diverses « théologies de la libération » et autres mouvements d’émancipations, est littéralement titanesque, le continent européen se trouvant aux prises avec des forces proprement telluriques de déplacements tectoniques de populations et de cultures au bord de la confrontation.

Choc des civilisations

Voilà pourquoi, est-il tout à fait réducteur, sinon, simpliste d’appréhender Molenbeek, quartier immigré de la périphérie de Bruxelles et, a fortiori, ses homothétiques variantes hexagonales (aux ceintures des grandes villes, notamment), comme de pures problématiques d’ordre criminologique ou sécuritaire. La perception sans filtre de la réalité commande, certes, de disséquer, de manière clinique, ses dysfonctionnements, mais encore et surtout, de dégager ses permanences et ses ruptures psycho-historico-sociologiques. Ainsi, ce qui sera plus pertinemment qualifié de syndrome, doit s’analyser à travers une grille de lecture proprement tiers-mondiste. Selon une logique proche du « choc des civilisations » théorisé par Samuel Huntington, nous voyons, d’abord, s’affronter deux paradigmes identitaires. Le paradigme helléno-romano-pagano-chrétien et le paradigme islamique abordé dans sa complexité géopolitique et historico-religieuse. Ensuite, assistons-nous à des phénomènes de sécessions, voire d’apartheids entre communautés, tandis que le pouvoir politique mène sur son propre sol une véritable colonisation « remplaciste », obligeant les indigènes à la cohabitation, sinon à la désertion à destination de « territoires » encore « préservées ». Enfin, l’efficacité de ce processus ethnocidaire est renforcée par l’acculturation forcée des autochtones aux us et coutumes des populations de substitution. L’ensemble est sous-tendu par une double rhétorique. D’une part, une dévalorisation culpabilisatrice de soi, d’autre part et corrélativement, une survalorisation de l’Autre. Dans un retentissant essai paru au début des années 1980, Pascal Bruckner fustigeait, à bon droit, un certain tiers-mondisme misérabiliste et pleurnichard (qui, dans le même temps, cachait assez mal un sentiment égocentrique de supériorité morale) conçu comme une repentance masochiste perpétuelle (Le sanglot de l’homme blanc. Tiers-monde, culpabilité, haine de soi, Seuil, 1983).

L’impensé culturel de la gauche

Ce discours ethno-masochiste désinhibé et flagellateur permet à une certaine gauche des beaux quartiers et des cénacles autorisés de tenir les rênes décomplexées de la pensée dominante, sans même qu’une supposée « droite », de l’UMP-UDI au FN, soit jamais en mesure de l’abattre intellectuellement, autant par poltronnerie que par ignorance. Il est, pourtant, un biais par lequel il serait assez simple de placer cet autoproclamé « camp du Bien » devant, à la fois, ses responsabilités comme ses impasses idéologiques. La culture. Impensé presque congénital de cette gauche qui persiste, jusqu’à l’aveuglement, à en tenir méthodologiquement pour l’empyrée des idées préétablies. Dans un solide essai, non moins éreinté par la critique « mainstream », le sociologue Hugues Lagrange annonçait, si l’on puis dire, la couleur : « dans les quartiers, ce n’est pas tant un délitement du lien social entretenu par un phénomène de ‘‘désaffiliation’’ [notamment salarial] qui fait problème, qu’une forme de ‘‘suraffiliation’’ des individus à des liens locaux et à diverses formes d’emprises familiales. Qu’on le veuille ou non, ces difficultés ont aussi à voir avec des questions culturelles ».Et, plus loin, de préciser que « s’il y a bel et bien aujourd’hui dans les quartiers d’immigration, un problème culturel, celui-ci résulte moins d’un irrédentisme des cultures d’origine que des normes et des valeurs nées de leur confrontation avec les sociétés d’accueil ». Nonobstant, les pouvoirs publics, de gauche et de droite, n’ont eu de cesse d’arroser inconsidérément d’argent public les « quartiers difficiles » ou « populaires », sans aucunement s’interroger sur l’échec patent de cette dispendieuse « Politique de la ville » mise en place par Mitterrand pour tenter d’acheter la paix sociale au sein de banlieues inflammables. Lagrange estime que ce fut en pure perte dans la mesure où « les sous-cultures noires sahéliennes [et maghrébine], caractéristiques d’une difficile adaptation des migrants d’origine sahélienne au contexte de leur vie en France, se distinguent fortement de la sous-culture de la pauvreté telle que décrite par Oscar Lewis [dans sa description de la culture de la pauvreté en Amérique du Nord] ».

L’immigration musulmane

L’islam apparait alors comme la superstructure identitaire venant opportunément compenser, autant l’enrayement définitif du processus « républicain » d’assimilation, que la vacuité consternante des pseudos valeurs « de la République » qui sont, rien moins, que la traduction, au plus haut niveau de l’Etat (notamment, rue de Grenelles), d’une politique démente d’amnésie volontaire du roman national. A l’ancien tiers-mondisme des indépendances nationales des pays colonisés, s’est désormais substitué un néo-tiers-mondisme transfrontière, ouvert à tous les siroccos migratoires des pays du Sud revendiquant le droit à disposer des peuples qu’ils envahissent, avec l’assentiment des maîtres de ces derniers. Le retour aux sources du passé précolonial exulté par le premier s’est commué en sourde vengeance des supposées humiliations du passé. Le sentiment nationaliste d’un côté, le ressentiment victimaire, de l’autre. A cette aune, et profitant des effets d’aubaine offerts par la libre-circulation intra-européenne comme de l’appel d’air provoqué par le caractère attractif de certaines politiques d’assistanat social, le monde islamique ne peut manquer de saisir à pleine main une opportunité historique et politique. Si l’islam apparaît aujourd’hui, en Europe, comme un problème (ou, en creux, comme la « solution ») c’est bien parce que l’immigration qui en est son principal marchepied en est le pourvoyeur principal. Entièrement adossé à l’impérialisme de la conversion, l’islam apparaît d’autant plus menaçant qu’il est porté par des milliers d’individus dont le pacifisme peut, demain, se retourner en bellicisme à l’encontre du peuple-hôte. Cette peur des bien-pensants « déguisée en tolérance », occulte, là encore, l’incoercible dimension culturelle du phénomène islamique à l’œuvre dans tous les « quartiers » de nos villes. « Que ce soit dû à la nature intemporelle de l’islam ou au monde du XXIe siècle en transformation, l’Europe n’a pas du tout affaire à un problème d’immigration ordinaire, mais à une culture concurrente », avertissait Christopher Caldwell (Une révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe ?, Ed. du Toucan, 2011). La France comme les autres pays d’Europe, est devenue un pays du tiers-monde en résistance pour la défense de son identité menacée. Le syndrome de Molenbeek affecte le pays dans son entier ; pas uniquement dans ses quartiers ; pas exclusivement par son potentiel crimino-terroriste.

Article paru dans L'Action française 2000 n°2929, 7-20 avril 2016

26 avril 2016

Ni droite, ni gauche: la politique comme souci

La caractéristique première d’un système réside dans sa capacité à assurer sa conservation, sa survie. Pour cela, il doit sans cesse évoluer non pour modifier intrinsèquement son identité primordiale (le ferait-il qu’il disparaîtrait en tant que tel pour devenir au autre), mais pour s’adapter à son environnement. Le système politique, surtout en démocratie, n’échappe pas à cette constante. Ainsi, le tropisme « ni droite, ni gauche » qui atteint l’ensemble des partis de l’Etablissement, du Front national, au nouveau « En Marche » d’Emmanuel Macron, jusqu’au MoDem, participe-t-il de cette fonction homéostatique qui maintien, vaille que vaille, le système politique actuel la tête hors de l’eau.

Au centre

Sans doute désireux de connaître les frissons d’une élection présidentielle – c’est-à-dire, finalement, sans que le moteur de ce souhait taraudant ne soit mû par un authentique et réel projet pour la France –, Emmanuel Macron a lancé, début avril un énième parti politique dont le positionnement officiellement déclaré ni à droite, ni à gauche, finit par confirmer, de part et d’autre de l’échiquier politique, l’existence de subdivisions (d’aucuns les qualifieraient plus poétiquement de « nuances ») au sein de chaque mouvance partisane : une aile droite au PS (sans oublier son aile « gauche » représentée par les « Frondeurs »), une aile gauche chez les Républicains, idem au FN et des « ni droite, ni gauche », chez les uns, comme chez les autres. Ces derniers, obsédés que nous serions par une inflexible rigueur taxinomique, seraient-ils donc des royalises latents (adjectifs utilisé dans une acception rigoureusement psychanalytique) ? Dans la négative, leur républicanisme sourcilleux les porterait-il alors vers le « centre » ? Celui-ci devient pourtant saturé à force d’être préempté, tant par François Bayrou que par L’UDI fondé par l’ex-ministre écolo, Jean-Louis Borloo ou le « Nouveau » centre présidé par Hervé Morin. De plus, leurs accointances idéologiques comme leurs connivences gouvernementales passées avec la « droite » républicaine (Bayrou fut ministre de Balladur et de Juppé, tandis que Morin occupa le portefeuille de la Défense dans le gouvernement Fillon) semblent les éloigner irrésistiblement de la senestre du blason multipartiste français. A croire que la loi du milieu s’applique partout sauf au centre, preuve de son instabilité congénitale due, pour l’essentiel, à l’opportunisme chronique de ses membres qui se vendent aux plus offrants. On se rappellera, pour l’occasion, cette boutade de Pasqua, selon laquelle (à l’époque), « le RPR amenait les électeurs et l’UDF les élus ».

Preuve tacite de la faillite du système

Sentant les Français peu à peu gagnés par un sentiment de dégoût à l’égard d’une classe politique endogamique et hors-sol dont le discrédit profond n’a d’égale que son incompétence structurelle à répondre efficacement à leurs problèmes (affaissement du pouvoir d’achat, chômage endémique, insécurités diverses, etc.), nos politiciens professionnels, sur les conseils de leurs conseillers en communication, se mettent à inventer des formules pour « faire de la politique autrement ». Le créneau « ni droite, ni gauche », un temps occupé par le FN (lui-même, l’ayant emprunté au général De Gaulle vitupérant, à son heure, contre le « régime des partis »), paraît faire des émules, tous azimuts. De Jean-Pierre Raffarin qui suggère un « pacte républicain » avec le gouvernement Valls pour lutter contre le chômage, à Yves Jego et Arnaud Montebourg qui propulsent un « Vive la France » transpartisan, jusqu’à Jean-Pierre Chevènement qui caresse l’utopie, «au-delà des logiques partisanes», de conduire l’improbable attelage d’« une alternative républicaine, de Mélenchon à Dupont-Aignan.» à Barbara Pompili, en rupture de ban avec son parti EELV, qui, avant son entrée au gouvernement, envisageait, elle-aussi, une « plateforme » « citoyenne », ni de droite, ni de gauche, bien que scrupuleusement « républicaine ». Toutefois, à bien y regarder, tous ont en commun des postures que l’on dénommerait « situationnistes » (rien à voir avec l’organisation marxiste debordienne), tant il est patent que tous cherchent d’abord à se démarquer de leurs attaches partisanes originelles. Un peu comme si, pressentant un inévitable naufrage, chacun essayait de rompre avec ce qu’ils tiendraient, implicitement mais nécessairement, pour des entreprises en état de faillite.

Se départir des partis

Cette démarche de type « marketing » est à la fois pathétique et d’un profond cynisme. Philosophiquement incapables de s’affranchir conceptuellement d’un paradigme politique qui ne serait, précisément, pas celui de la démo-oligarchie qu’ils ont toujours connus, ils persévèrent, néanmoins, dans l’erreur diabolique de conduire leurs mandants vers les mêmes mirages impolitiques qui mèneront, de toute évidence, aux mêmes catastrophes. Or, vouloir se débarrasser d’une étiquette, au prétexte de ne s’en voir affubler aucune autre, suppose, en toute logique, de ne pas rentrer à nouveau dans une logique de parti. En d’autres termes, s’émanciper du PS ou de l’UMP, comme de leurs innombrables clones ou alliés, implique de recouvrer une certaine liberté de pensée, de parole et d’action. Bref, se départir de tout parti, y compris celui que l’on serait naturellement conduit à créer, conformément à sa vision du Bien commun. Mais, c’est encore là que le bât blesse, car il conviendrait également de ne plus se laisser intellectuellement enfermer entre ses barrières idéologiques initiales. Dans un entretien à Boulevard Voltaire (17 avril), le philosophe Alain de Benoist réaffirme ce qu’il écrivait déjà dans la magistrale préface de son érudite anthologie des idées contemporaines, Vu de droite (Le Labyrinthe, 2001) : «  [on] ne juge pas des idées en fonction de leur provenance, mais en fonction de leur justesse. La valeur de vérité d’une idée ne dépend pas de son étiquette ». Tâche ardue, prima facie, que de jeter délibérément, presque à contrecœur, un voile d’ignorance opaque sur ses anciens préjugés, ses rassurants poncifs, ses principes abstraits. Et pourtant, si cruellement mais méthodologiquement nécessaire.

La politique comme souci

Il faut donc s’atteler au réel, ce qui signifie que l’on doit résolument tourner le dos aux ombres de la caverne et accepter, non seulement de voir la lumière (fut-elle, forcément, dans un premier temps, aveuglante), mais accepter aussi de voir ce que l’on voit, comme disait Péguy. La politique demande, dès lors, un effort particulier à l’esprit humain qui doit compter obligatoirement sur sa propre dimension tragique laquelle est, en même temps, la plus claire et immédiate conscience de la limite des possibilités humaines. En ce sens, toute politique se définirait, a priori, à l’aune de la part de démesure ou d’infini (sinon d’indéfini) projeté, qu’elle recèle. Pierre Boutang eut des phrases brillantes et subtiles pour approcher l’indicible condition ontologique de l’homme cet animal « politique ». Dans sa lumineuse Politique considérée comme souci (Jean Froissart, 1948), le philosophe démontre que tout homme doit avoir le « souci » de la politique, soit cette « destinée ‘‘ouverte’’ et qui peut être manquée ». On ne saurait mieux récuser, ce faisant, la « professionnalisation » de la politique qui s’analyse, au mieux, comme une captation illégitime de la prétention dévoyée et exclusive de quelques-uns à gouverner le reste, la masse. Illégitimité renforcée du fait de la déshumanisation corrélative de la politique et, partant, de sa perte de sens tragique. Or, nous dit encore Boutang, si « le souci politique n’est pas le souci tragique », il n’en demeure pas moins vrai que « la tragédie prend sans cesse la politique pour objet, parce que c’est dans les familles et les cités [nous soulignons] que le retentissement indéfini de la démesure, le risque fondamental pour l’être de l’homme de se dissoudre, se manifeste le mieux ». Précisant son propos, Boutang relève que « le souci politique est une attention aiguë à la possibilité indéfinie de la destruction que la démesure réveille, et dont la tragédie nous donne les exemples ». Rien de plus (ni moins, d’ailleurs) qu’une invite à reconsidérer la méthode maurrassienne (mâtinée de positivisme comtiste) de « l’empirisme organisateur » sous les auspices de la métapolitique et de la philosophie. Nous mesurons combien le « ni droite, ni gauche » est aussi superficiel que vain, tant il est aux antipodes de l’enjeu fondamental, au cœur de toute politique : la conservation du bien commun, dont l’homme constitue le principal « souci ». La politique est bien cette attention perpétuelle portée à l’homme et à sa civilisation. A ce stade, la question brûle les lèvres de savoir si, de cette conception ontologique de la politique, se déduit mécaniquement un type de régime ? Sans hésiter, nous pensons que la monarchie s’impose de facto car elle a pour elle de se situer hors d’atteinte de la fureur indomptable des passions, à commencer par celles de se faire élire, réélire et reconduire sans cesse. Elle s’épargne, aux moindres frais de son hérédité lointainement enracinée dans l’Histoire, de sombrer dans la « bêtise », cette « destruction de soi-même » écrit Boutang et qui fait « périr des Etats ». Maurras, évaluant l’indéterminé de cette « collectivité sans nom, sans honneur ni humanité », qu’est la République répondait que « la monarchie royale confère à la politique les avantages de la personnalité humaine : conscience, mémoire, raison, volonté » (Mes idées politiques, 1937).

 

Article paru dans L'Action française 2000 n°2930