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15 mars 2016

Le socialisme ou la voie française au totalitarisme

Sous l’intitulé « Hongrie, Pologne, Croatie : le grand bond en arrière », le dernier communiqué du Parti gouvernemental a-national-socialiste ne craint pas le ridicule (dont on finirait presque par regretter qu’il n’eût finalement jamais tué, ce qui entrouvrirait un espoir). Nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes affirme un brocard du droit romain, notamment en les imputant aux autres. Dissection d’une dictature qui vient.


Démocratie d’apparence


Il n’y a que les candides – c’est-à-dire la grande majorité de nos compatriotes se prosternant devant le Dieu Télévision, à raison d’une moyenne de 3 heures quotidiennes, selon les données 2013 de l’INSEE – pour penser et ânonner que « nous sommes en démocratie », celle-ci entendue comme le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. D’abord quel peuple, tant celui-ci subit les lavages corrosifs et dissolvants de l’ethno-diversité multiraciale et…multi-conflictuelle ? Ensuite, quelle démocratie ? A cette enseigne, il n’est qu’à citer le citoyen de Genève pour se convaincre que, depuis la Révolution de 1789, ce soi-disant mode de gouvernement n’a jamais été, au mieux, que le fourrier des duperies et autres tartufferies, au pire, que l’antichambre des totalitarismes les plus funestes : « il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique ou populaire, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans la sienne. C'est surtout dans cette constitution que le citoyen doit s'armer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur ce que disait un vertueux Palatin dans la Diète de Pologne : Malo periculosam libertatem quam quietum servitium. S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » (J.-J. Rousseau, Du Contrat Social, Livre III, Chapitre IV). Dans sa variante représentative, la démocratie française et européenne n’apparaît plus que comme un faux-semblant, un théâtre d’ombres platoniciennes où seul le spectacle (au sens de Guy Debord) de l’Oligarchie est exhibé comme l’unique réalité spectaculaire devant le regard atonal de citoyens-consommateurs, se mettant directement en scène dans leur propre spectacle de l’aboulie organisée. La soi-disant « majorité », censée refléter la non moins fantasmagorique « volonté générale », est ce nouveau nom qui transforme la démocratie réelle (idéelle) en démo-despotisme légal. Tocqueville l’avait entrevu, lorsqu’il s’effarait d’avoir « fait en Europe d’étranges découvertes. La république, suivant quelques-uns d’entre nous, ce n’est pas le règne de la majorité, comme on l’a cru jusqu’ici, c’est le règne de ceux qui se portent fort pour la majorité. Ce n’est pas le peuple qui dirige dans ces sortes de gouvernements, mais ceux qui savent le plus grand bien du peuple : distinction heureuse, qui permet d’agir au nom des nations sans les consulter, et de réclamer leur reconnaissance en les foulant aux pieds. (...) On a découvert de nos jours qu’il y avait dans le monde des tyrannies légitimes et de saintes injustices, pourvu qu’on les exerçât au nom du peuple » (De la démocratie en Amérique, Partie II, Chapitre IX).

Vérité en deçà des Pyrénées…

Le parti gouvernemental en France échappe d’autant moins à cette analyse qu’il participe, depuis 1981, de ce processus délétère de mise en coupe réglée de la France et de son peuple. En ayant imposé un racialisme d’État par la promotion de SOS Racisme – ainsi que le démontre sa dénomination, qui vise, à bien y regarder, à défendre explicitement un racisme anti-français et anti-européen –, puis le « mariage » inverti, sans oublier l’introduction dès l’école primaire, de la théorie du genre, l’Éradication nationale à la sauce Peillon-Belkacem, l’euthanasie de nos vieux non rentables (variable d’ajustement du communisme de marché), la submersion migratoire extra-européenne planifiée etc., le tout soutenu par une logorrhée intimidante et aseptisée. De ce point de vue, François Hollande n’a point faibli. Tout à sa médiocrité, il n’en reste pas moins le plus dur des satrapes dans ce qu’il a d’ignoblement vil et d’intrinsèquement mou. Assisté de Manuel Valls, son chien de garde, aussi pathologiquement atrabilaire que dangereusement velléitaire, ils excellent, tous deux, à rendre l’atmosphère de notre pays, proprement irrespirable. « Peu de gens savent que les lois sécuritaires en vigueur en France sont deux fois plus restrictives que celles en vigueur dans l’Italie fasciste », ose remarquer le philosophe Giorgio Agamben (L’Obs, 17 septembre 2015) – qui observait également que « choc et scandale ne sont pas des notions utiles pour comprendre: elles servent, en général, à refuser de comprendre ». Et pourtant, non content d’entretenir l’ennemi islamo-mafieux dans nos murs, nos apprentis dictateurs, Benithollande et Adolfo (Ramirez) Valls, n’hésitent pas à faire dire que de l’autre côté de l’Öder, le parti PiS (parti conservateur polonais Droit et Justice) « peut gouverner seul, sans coalition. Son programme s’articule autour de quelques principes : la centralisation du pouvoir, le nationalisme, l’euroscepticisme, l’atlantisme ». Quel scandale, en effet, lorsque, chez nous, le PS ressemble, à s’y méprendre à un parti gouvernant seul sans coalition (autre qu’avec ses surgeons groupusculaires que sont les écologistes et autres radicaux), un programme s’articulant autour de quelques principes : la centralisation du pouvoir, la francophobie, l’europhilie béate, l’atlantisme. La rue de Solferino poursuit avec la double bénédiction de l’Élysée et de Matignon, en disant que « sous l’influence de l’Église, le PiS pourrait faire de la religion une épreuve du baccalauréat ». Mais comment est-ce tolérable, quand, dans notre Socialie hexagonale, la théorie du genre a déjà fait son entrée dans les manuels scolaires quand les « cours » de (ré)éducation civique et morale endoctrinent nos enfants avec « l’esprit Charlie », le « vivre-ensemble » et l’allahïcité. La Croatie en prend aussi pour son grade « qui voit une droite dure arriver au pouvoir » et la nomination « comme ministre de la culture, [de] Zlatko Hasanbegovic, un ancien militant du mouvement d’extrême droite [brrr !] proche à la fois des milieux islamistes et catholiques de tendance dure ». Sous nos tropiques, il est vrai que le PS n’est nullement suspect de bienveillantes collusions ou de frontales connivences avec ces mêmes islamistes (du Qatar jusque dans nos chères banlieues périurbaines) sans parler des fanatiques influents du Grand Orient de France. Au surplus, que trois de nos ministres possèdent la bi-nationalité franco-marocaine, ne semble incommoder personne…

La dictature PS ?

Grave et solennel, ce même PS n’en finit pas de s’inquiéter de ce « vent mauvais » qui « souffle sur l’Europe centrale et orientale. Une orbanisation rampante et dangereuse ». et de conclure, en forme de pathétique apothéose que « le temps est venu de donner un coup d’arrêt à ces dérives autoritaires dans toute une partie de l’Europe qui conduisent à des attaques contre l’État de droit ce qui revient à saper les bases du projet européen qui s’était construit contre toutes les formes de totalitarisme ». Il n’y a, décidément, pire aveugle que celui qui s’obstine à ne pas voir. Par leur action corrosive et corruptrice, précipitant l’âme de la France dans l’infâme marmite aux crapauds mondialiste, les socialistes vallso-hollandais correspondent en tous points à la description du totalitarisme dressée par Hannah Arendt. Un récent article paru dans Contrepoints (24 février) s’essayait d’en brosser l’ontogénèse – n’aurait été, de la part de l’auteur de l’article, une implicite prémisse libérale qui en affaiblit inévitablement la démonstration car, si l’on veut être conséquent, encore convient-il de coudre à même sac le pseudo libéral-conservatisme avec le libéral-socialisme, les deux tentant de conjuguer leur libéralisme sur un mode oxymorique. Il importe, en effet, de comprendre que l’ADN idéologique du socialisme techniciste et progressiste emprunte, en droite ligne, aux totalitarismes homicides du XXe siècle, eux-mêmes issus de la matrice révolutionnaire des Lumières. Déjà en 1981, son entrée par effraction aurait dû inquiéter, non pour ce qu’il avait de trop évident dans ses liens alors supposés ou fantasmés avec Moscou, mais à cause des infernales promesses prométhéennes qu’il recelait. La droite française n’est pas la plus irresponsable de cet état de fait, ayant, d’une part, De Gaulle regnante, contribué volontairement à inoculer le germe gauchiste au cœur des institutions (Culture, Instruction publique), d’autre part, subit l’impudence intimidante (jusqu’à la surenchère mimétique de la fraction la plus progressiste de cette droite) de ces doctrinaires insanes. C’est ainsi que la prégnance d’un système préconçu de pensée – ou, plus exactement, la posture réflexe, quasi instinctive [anti-intellectuelle, donc] consistant à tenir le « vrai », le « bon » et le « beau » pour des réalités forcément temporaires et dépassables, dans ce qu’elles ont de « rétrogrades », « réactionnaires » sinon « moyenâgeuses » – comme support de leurs actes « politiques » nourrit cette emprise totalitaire qu’Arendt décrivit précisément comme un « processus ». « La pensée idéologique s'émancipe de la réalité que nous percevons au moyen de nos cinq sens, et affirme l'existence d'une réalité « plus vraie » qui se dissimule derrière toutes les choses que l'on perçoit et règne en cachette ». Les logiques prétendument sous-jacentes font alors fi des déterminismes sociaux qu’il importe de corriger à n’importe quel prix. Il s’ensuit, mécaniquement, une interprétation captieuse de l’histoire dont les évènements sont retravaillés a posteriori, selon les nécessités du moment : « l’historicisme hégélien transmis par Marx en héritage à l'idéologie considère normal le refus de regarder ou d'accepter chaque chose « comme elle est » et en une interprétation systématique de toute chose comme n'étant qu'un stade d'une évolution ultérieure » écrivait encore Arendt dans Les Origines du totalitarisme. Doit-on attendre, résignés, l’avènement des camps ?

Article paru dans L'Action française 2000, 3-16 mars 2016, n°2927

01 juillet 2015

Nouveau livre d'Aristide Leucate: La Souveraineté dans la nation

Souverainisme,Aristide Leucate,nationalismeFabrice Dutilleul : La souveraineté dans la nation est votre deuxième ouvrage après Détournement d’héritages paru, il y a un an, chez le même éditeur. Est-ce la suite de celui-ci ?

Aristide Leucate : Ce n’est pas exactement la suite, dans la mesure où le propos du deuxième est principalement centré sur une seule notion, la souveraineté, tandis que le premier avait pour ambition de balayer des thématiques diverses. Mais on peut considérer, néanmoins, qu’il s’inscrit dans une démarche intellectuelle à peu près semblable consistant à analyser une réalité, politique en l’occurrence, qui n’est plus ou en voie de disparition.

FD : Bien que portant sur la souveraineté, votre livre semble faire le procès du souverainisme.

AL : C’est vrai, dans la mesure où le souverainisme a depuis longtemps (c’est-à-dire depuis au moins vingt ans) démontré sa totale innocuité rhétorique et politique. Tous les Français connaissent, même superficiellement, le patriotisme, notion apparue sous la Révolution. Celle de nationalisme leur est à peu près familière depuis le XIXe siècle jusqu’à leur devenir carrément repoussante depuis qu’on leur a enseigné que les horreurs de la guerre civile européenne de Trente ans étaient issues des idéologies impérialo-hitléro-fascistes, caricaturalement ravalées au nationalisme. Quant au concept de souverainisme, il est réellement connu au Québec d’où il fut importé comme de quelques initiés qui ont tenté de le théoriser et de le publiciser. L’objet du livre tend, notamment, à opposer ces notions (surtout celle de patriotisme encore audible, pour nos contemporains) à celle de souverainisme qui, décidément, peine à prendre dans le terreau culturel et politique français. Nous avons voulu souligner le contraste entre deux notions, apparemment siamoises, mais totalement antagonistes sur le plan opérationnel. Le premier peut attester, qu’en son nom, un parti comme le Front National a accumulé quelques succès électoraux, quand le second doit se résigner à n’être qu’un nain politique. De plus, on a refusé le patriotisme pour « malaria lepenia », on a aculé le nationalisme dans une « reductio ad hitlerum » à perpétuité, et on devrait accepter désormais cet insipide succédanée, ce souverainisme censé revêtir des oripeaux plus consensuels et fédérer par-delà droite et gauche. On voit le résultat…

FD : Certes, mais vous rejetez le souverainisme en réhabilitant le nationalisme. Ne trouvez-vous pas que l’un est, somme toute, moins effrayant que l’autre et qu’il y a, aujourd’hui, quelque danger rétrograde à user de ce dernier ?

AL : A la suite de Romain Gary, le général De Gaulle estimait que « le patriotisme, c'est l'amour des siens. Le nationalisme, c'est la haine des autres ». Il n’est rien de plus faux. Et ce que vous appelez « rétrograde » est la marque d’une certaine ignorance, hélas partagée, souvent de bonne foi, par beaucoup de non compatriotes désinformés. Le nationalisme comme le patriotisme font référence, par leur étymologie, à un fait de nature que Maurras avait d’ailleurs parfaitement bien entrevu. L’attachement à la terre ancestrale résulte d’abord du simple fait de naître sur un sol que l’on n’a pas choisi. Pour parler comme les astrophysiciens, on dira qu’il existe une singularité initiale qui conditionne certes l’individu mais, au-delà de lui-même, d’un point de vue holiste, la société toute entière qui, non seulement l’a accueilli comme l’un des siens engendré par les siens, mais encore et surtout de laquelle il est tributaire, sauf à ruiner les fondements de cette société si chacun de ses membres pouvait discrétionnairement s’en affranchir en récusant ses règles constitutives. En outre, parce que les concepts et les idées subissent autant les outrages du temps que des influences qui les transforment, il est apparu que le patriotisme semblait davantage s’adresser au cœur et aux vibrations intimes de l’âme (celles qu’un Marc Bloch avait sublimement sentis en parlant du souvenir de Reims et de la Fête de la Fédération), tandis que le nationalisme ressortait à la raison politique. Le patriotisme embrasse uniment quand le nationalisme hiérarchise et, par là même, pose des priorités. Il ne s’agit pas, comme on le dit trop légèrement par paresse ou ignorance, de distinguer selon des critères raciaux ou biologiques mais bien de déterminer des limites, à commencer par celles circonscrivant l’espace du politique, condition sine qua non de son exercice.

FD : Concrètement, cela donne quoi ?

AL : Concrètement, cela signifie que la nation (ou la patrie, deux termes franchement synonymes) n’est rien sans le peuple qui l’incarne, celui-ci n’étant qu’une vague entité hors-sol si elle se trouve dans l’incapacité de s’identifier à son substrat naturel. C’est dire que peuple et nation sont inextricablement et consubstantiellement liés. Le nationalisme est prioritairement une prise de conscience de soi, sans haine masochiste ni exclusivisme. Il n’aura un avenir que pour autant que la nation sera considérée comme la condition de survie d’un peuple. Mais encore faut-il que ce dernier soit littéralement habité par l’âme de la terre qui l’a vu naître et constamment préoccupé d’en transmettre un héritage dont il n’a que l’usufruit. Entre le fantasme d’un Age d’or de la nation et l’ethnocide consistant à la repousser indument, voire en l’abhorrant, existe ce juste milieu, la pérennité inconditionnelle et indisponible du politique. Ici, la souveraineté retrouve son rang, à la condition d’être enchâssée dans le peuple, siège du politique par excellence, peuple et politique convergeant vers le bien commun de la « polis ». Or, un peuple subitement dépouillé – même avec son consentement démocratiquement consigné – de ses attributs souverains, perd sa qualité d’ « être » politique et, ipso facto (et, ipso jure, si l’on veut rester conséquent), se voit contester le droit de se réclamer de sa nation d’appartenance. Pour faire le lien avec votre première question et donc avec mon précédent livre, nous assistons à la lente et inexorable dépossession de nous-même en tant que peuple qui se voit contester le droit ancien et, jusqu’à récemment (soit depuis une petite trentaine d’année), indiscuté, de vivre sur la terre transmise et façonnée par nos aïeux selon des us et coutumes bien définis.

La Souveraineté dans la nation (Préface de Philippe Randa)

Editions de l'Æncre, 25 €

Disponible sur Amazon et Francephi

30 décembre 2014

La gauche, le socialisme, le peuple et la nation

Classique tétralogie que deux penseurs de haute volée, tels Jean-Claude Michéa et Jacques Julliard, nous convient à revisiter au travers d’échanges épistolaires aussi denses que stimulants et roboratifs. A la recherche du peuple perdu, aurait pu être le titre ou le sous-titre de cette talentueuse Gauche et le peuple, n’aurait été son antériorité dans un essai (d’une bien moindre épaisseur philosophique, faut-il le reconnaitre) d’Ivan Rioufol en 2011 (Les éditions de Passy).

Hiatus libéral entre le peuple et les élites

Michéa revient sur la tare libérale congénitale, issue des Lumières, qui affecte la gauche, avatar d’un socialisme dévoyé qui a tôt fait le choix de trahir le peuple en ralliant inconditionnellement, le « camps du progrès ». Ce qui faisait la singularité du socialisme ouvrier originel résidait précisément dans une éthique « séparatiste » qui le tenait à bonne distance des forces, soi-disant anti-réactionnaires, de la gauche bourgeoise et républicaine. Julliard, continue, honnêtement, de croire en cette « illusion du progrès » guidant le peuple, persistant à penser que « pour la gauche, il n’y a pas de tâche intellectuelle plus urgente que de réconcilier le progrès scientifique avec la justice sociale ». Au socialisme proudhonien et anarcho-conservateur, du premier, répond celui du second, inflexiblement héritier de 1789, mâtinée de comtisme et de radicalisme tercéro-républicain. L’un invite à « penser avec les Lumières contre les Lumières », quand l’autre s’évertue à ne voir dans « le populisme du peuple [que] la réplique à l’élitisme des élites ». Il semble que cet antagonisme simpliste ne rend absolument pas compte de l’infinie complexité de ce qu’est, foncièrement, l’âme d’un peuple. Michéa a donc raison de convoquer Machiavel quand celui-ci affirme que l’« on ne peut honnêtement et sans faire tort à autrui satisfaire les Grands, mais qu’avec le Peuple, on le peut : car le désir du Peuple est plus honnête que celui des Grands, ces derniers veulent opprimer, celui-là ne pas être opprimé ». Julliard ne voit pas qu’en rejetant le populisme au nom de l’idée unitaire (« continuiste » écrit-il) d’une « gauche faisant bloc, bourgeoisie et prolétariat confondus », il ne conçoit, rien moins, qu’un peuple épuré qui serait, finalement, celui des élites qu’il fustige pourtant dans ses lettres. Il est un fait, historiquement et politiquement avéré, que cette élite a toujours prétendu parler au nom du peuple, de Gambetta au Front populaire, sans parfaitement l’incarner. Tout en critiquant, fort justement, le « substitutionnisme parlementaire dans lequel l’assemblée élue prend la place du peuple électeur et usurpe sa souveraineté » (soit, en d’autres termes, le mécanisme de la démocratie représentative) et en avertissant, non moins judicieusement, des dangers qu’il y aurait à succomber aux sirènes « des autres substitutionnismes d’essence dictatoriale, qui transfèrent la souveraineté du peuple à ses représentants autoproclamés », l’auteur de la magistrale histoire des Gauches françaises (Flammarion, 2012), prisonnier de ses postulats idéologiques de jeunesse (ou, pire, de ses habitudes intellectuelles, ce qui est la forme la plus paresseuse de la pensée), s’interdit toute réflexion, de nature proprement dialectique, sur la nature du pouvoir (que notre historien, s’adossant à Simone Weil, réduit au truisme d’une inexorable « nécessité » d’ordre social) et, partant, sur la nature profonde du peuple.

Le peuple n’est ni à droite, ni à gauche

C’est précisément le sujet du livre. Si les deux épistoliers s’accordent pour dire que le peuple n’est pas la gauche, Julliard n’hésite pas à soutenir que « le peuple a toujours choisi la gauche, parce qu’il croyait au progrès, et qu’il espérait dans le progrès pour l’amélioration de sa condition », quand Michéa, à la suite du journaliste américain, Thomas Franck, se demande « pourquoi les pauvres votent-ils à droite ? ». Fidèle à la méthode dialectique (qui n’est pas l’apanage de l’hégéliano-marxisme), l’on pourrait tout aussi bien considérer que le peuple n’est ni de gauche, ni de droite ; qu’il peut être même à gauche et à droite, successivement ou concomitamment. Que l’on peut suivre le cortège d’Hugo comme celui de Bainville, que l’on peut admirer Proudhon et La Tour du Pin, et, finalement, que l’on peut voter pour Marine Le Pen après avoir été fils de communiste et avoir milité sous les espèces de la faucille et du marteau. Et si le peuple, dans sa fraction la plus impécunieuse (encore qu’il soit dérisoire et insatisfaisant de se borner à une modélisation purement économique de l’indice de pauvreté) ou désespérée se met, aujourd’hui, à préférer une certaine droite lepéniste – voire, dans une certaine mesure, sarkozyste –, c’est sans doute parce que la gauche, après l’avoir abandonné dans les bidonvilles de la mondialisation, ne sait guère plus lui parler de la nation. Certes, la droite politicienne le fait d’une façon calculée et cynique, mais la gauche, par son tropisme multiculturaliste et transfrontières, l’en éloigne irrémédiablement. Dès lors, au-delà de l’écume électorale, il faut bien voir que le peuple ressent, plus ou moins confusément, la nécessité vitale de réentendre la douce et primordiale mélopée de la nation. Cela ne signifie pas non plus que le peuple soit particulièrement nationaliste, mais il demeure fondamentalement national. En arrière-plan de cet attachement atavique à la terre de ses pères, c’est toute une vision du monde inhérente à cet enracinement de naissance, avec laquelle le peuple tente de renouer les fils d’une trame ancestrale. En d’autres termes, le peuple se trouve par rapport à la nation, dans un état littéral d’incorporation (« embedded » comme disent les anglo-saxons). Détruire les fondements de la nation, notamment en la diabolisant pour cause d’archaïsme fascisant, revient donc logiquement à désintégrer le peuple – qui en est le substrat nécessaire –, ravalé au beau aviné et stupide.

Le socialisme comme décence commune

Ce que Michéa dénomme avec Orwell, la « common decency », Julliard, avec non moins de justesse, la qualifie de « moralité populaire [qui] est comme le sentiment national chez Renan : elle repose pour partie sur un passé commun, avec ce qu’il suppose de souvenirs préservés et d’oublis volontaires, mais elle implique aussi une élaboration de tous les instants ». Bien plus, cette morale, soit « celle que l’on s’applique à soi-même (…), est à base d’honneur, de charité et de solidarité, ces valeurs collectives héritées d’un vieux fond éthique commun (…) à l’aristocratie, au christianisme, au mouvement ouvrier ». En ce sens, nous disent les deux contradicteurs, en écho à Charles Péguy, le socialisme est moral ou ne l’est pas. Ainsi, en France, loin d’être de ou à gauche, le socialisme est d’abord populaire en ce qu’il a toujours originellement prétendu à remettre en cause le capitalisme comme logique – et comme fin ultime – de production et d’accumulation perpétuelle et illimitée des biens de consommation. La morale populaire commune – que d’aucuns appelleraient le sens commun – apparait, en conséquence, comme l’aune à l’enseigne de laquelle s’apprécie collectivement le danger de l’hubris. A cet égard, Marx, moins « marxiste » qu’on ne le dit parfois, notait : « combien paraît sublime l’antique conception (…) qui fait de l’homme le but de la production, en comparaison de celle du monde moderne où le but de l’homme est la production ». Or, le basculement dans la démesure, pulvérise naturellement toute limite ainsi que toute idée même de cette notion qui doit « logiquement finir par devenir philosophiquement impensable », comme le remarque Michéa.  C’est dire que le « grand remplacement » théorisé par Renaud Camus, va bien au-delà du « simple » changement » de peuple, démographiquement parlant. Il en affecte, en effet, tous les ressorts anthropologiques, de la même façon que la consommation, par trop régulière et répétée, de « fast-foods », inverse le processus de métabolisation par l’organisme en l’assimilant peu à peu avec ce qu’il ingère. On saisit alors combien cette altération de la nature profonde des peuples aboutit immanquablement à la métamorphose foncière de la nation. L’urbanisation croissante, le tourisme de masse (avec son inévitable lot de parcs de loisirs, d’hôtels-dortoirs et de cantines-restaurants), l’écologisme totalitaire des énergies soi-disant propres et renouvelables (ses parcs éoliens et photovoltaïques), les complexes agro-industriels (les fermes des « 1000 » vaches et des « 250 000 » poules pondeuses dans la Somme, des « 3000 » cochons dans l’Oise ou les « 1000 » veaux hors-sols du Plateaux des Millevaches), les surpollutions des villes et cités périurbaines, sont autant d’exemples effarants de cette dantesque entreprise de dénationalisation qui s’analyse en un véritable grand dépaysement et, a fortiori, en un déracinement massif des peuples autochtones. C’est dire que toute approche populiste de la nation et donc du socialisme réel, passe par la prise en compte prioritairement politique de ce qu’Hervé Juvin a baptisé l’écologie humaine. C’est, en outre, à cette aune que l’on doit désormais interpréter cette phrase célèbre de Charles Maurras : « un socialisme débarrassé de ses oripeaux cosmopolites, et marxistes, irait au nationalisme comme un gant à une belle main ».

Aristide Leucate

Article paru dans L'Action Française 2000 n°2898