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02 juillet 2015

Livre/ Histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine de Caroll Quigley

Il n’existe pas, à proprement parler, de complot dans la conduite des affaires du monde. Tout au plus – et ce n’est nullement négligeable – une confluence d’intérêts et d’idéaux formant, tout à la fois une idéologie (le mondialisme) et un système (l’Oligarchie), lui-même constitué de sous-systèmes dont les multiples interactions participent d’un immense réseau planétaire fonctionnant par cercles concentriques.

C’est cette organisation complexe qui donne l’impression au commun des mortels ou au non-initié que la marche du monde serait éventuellement régie par des forces occultes, elles-mêmes mues selon un plan préétabli. Or, il s’agit d’un leurre, puisque rien, finalement, n’est foncièrement caché, pour peu que l’on ait la patience d’explorer, d’étudier, d’analyser et de corréler les informations collectées dans les méandres labyrinthiques de la gouvernance mondiale. C’est là, principalement, la tactique de beaucoup de ces cercles et cénacles, que d’agir à visage découvert. La puissance réelle de ces derniers ne réside donc pas dans le secret mais bien dans leur marche de concert vers l’objectif, non spécifiquement écrit, d’une unification intercontinentale sous l’égide d’un gouvernement global. Leur pouvoir est ainsi démultiplié grâce aux réseaux qui les relient ensemble. C’est un facteur essentiel dont dépend leur puissance réelle.

C’est tout le précieux apport de Anglo-American Establishment de Caroll Quigley, livre publié et traduit pour la première fois en langue française, sous le titre plus explicite de Histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine, de révéler l’inextricable écheveau de groupes divers qui, depuis leur apparition à la fin du XIXe siècle, n’ont cessé de gagner en influence. Paru aux Etats-Unis en 1981, soit quatre ans après la mort de son auteur – conformément à ses vœux – qui fut professeur de relations internationales à l’université de Georgetown, ce magistral ouvrage décrit par le menu le rôle déterminant d’une aristocratie bourgeoise anglaise qui, en étroite relation avec les élites américaines, a mis en place un ensemble interconnecté d’organismes, plus ou moins secrets, dans le but de promouvoir un nouvel ordre mondial.

Quigley décrit (notamment pour la période 1919-1940 [l’ouvrage a été écrit en 1949]) comment ces organisations secrètes dirigent la politique mondiale et influencent sensiblement les dirigeants politiques et, d’une manière générale, les décideurs du monde entier. Le livre apporte des informations de première main puisque Quigley qui en partageait pleinement les idées – tout en en désavouant, ingénument, les méthodes qu’il jugeait trop peu transparentes et démocratiques –, a bénéficié d’un accès privilégié à leurs innombrables archives (lettres, rapports, notes, revues, etc.).

Le politologue – qui compta Bill Clinton parmi ses élèves – retrace la généalogie du monde actuel, dont la société secrète de Cecil Rhodes, richissime homme d’affaire (fondateur du Zimbabwe actuel, ex-Rhodésie) et son successeur, le franc-maçon Alfred Milner, constituent toujours les piliers indestructibles. Le but de ces hommes n’était rien moins que de fonder « une Eglise pour l’expansion de l’Empire britannique », Milner, en impérialiste racialiste, plaidant même pour un Commonwealth fondé sur la race. Quant à Rhodes, il voulait « créer un groupe mondial secret dédié aux idéaux anglais et à l’Empire comme leur incarnation et un tel groupe fut créé (…) après 1890, par Rhodes, Stread et surtout Milner ».

Le « groupe de Milner » – qui subsuma, par la suite, le bloc de Cecil et la société secrète de Cecil Rhodes – résume à lui seul l’emprise oligarchique d’une gigantesque et patiente arborescence rhizomique sur le monde. D’inspiration maçonnique, le « groupe de Milner » instaura une logique de cercles internes et de cercles externes, les seconds devant servir, en quelque sorte à dissimuler les agissements secrets des premiers, tout en donnant l’impression que ceux-là étaient aussi bien initiés que ceux-ci, ce qui était, bien évidemment, un leurre, le premier cercle « qui ne devrait jamais être trop grand » (selon les mots mêmes de Rhodes), devant seul tirer les ficelles, tandis que le second ignorait jusqu’à l’existence du premier.

Parallèlement, fut lancé, à l’instigation de Cecil Rhodes, les bourses d’études éponymes, dans le but de recruter leurs brillants allocataires dans les divers postes clés du pouvoir (politique, économique et médiatique), à la condition qu’ils fussent animés de solides convictions mondialistes.

L’essai de Quigley – qui n’est pas sans rappeler le America's Secret Establishment: An Introduction to the Order of Skull & Bones de son collègue britannique, l’économiste Antony Cyril Sutton – met clairement en lumière la connivence parfaite de ces multiples réseaux avec les milieux d’affaires. Ainsi, il est frappant de constater à quel point la banque Rothschild (elle-même en lien étroit avec les banques Lazard Frères en France et J.P. Morgan au Etats-Unis) était impliquée dans une organisation préoccupée d’étendre son contrôle et son influence à tous les échelons de la société mondiale. Le but, unifier la sphère anglo-américaine sous un temple unique dont les piliers seraient Wall Street et la City de Londres.

Pour compléter le tableau, avant-propos particulièrement synthétique de Pierre Hillard explique pourquoi cet idéal messianique de gouvernement mondial a-t-il été dévolu au seul monde anglo-saxon. S’adossant à des sources insoupçonnables – car provenant des protagonistes eux-mêmes – l’universitaire met en exergue l’opportun rapprochement opéré au XVIIe siècle entre le puritain Oliver Cromwell – qui abrogea la mesure d’expulsion des Juifs d’Angleterre datant de 1290 – et la puissante communauté marrane – Juifs faussement convertis au catholicisme – des Pays-Bas (alors Provinces-Unies). « Cette bascule spirituelle et politique avec ses conséquences économiques en faveur du judaïsme talmudique est le cœur nucléaire de la philosophie mondialiste », dont l’ouvrage de Quigley se fait d’ailleurs l’écho en évoquant des alliances judéo-protestantes du même type.

Edifiant ouvrage que celui-ci, et salutaire, donc, sa publication en France. Fastidieux, sans doute, pour la quantité de patronymes connus et inconnus qui émaillent ses pages, ilCaroll Quigley,Pierre Hillard,Aristide Leucate convient, nonobstant, de considérer ce traité de science politique comme un album photo de la famille mondialiste. On attend impatiemment la sortie de cet autre classique de Quigley, Tragédie et espoir (par un 1966) qui insiste davantage sur la trajectoire philosophique et politique du monde au sein de la nébuleuse mondialiste décrite dans L’Histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine. Affaire à suivre.

Histoire secrète de l'oligarchie anglo-américaine

Éditions du Retour aux sources, 26€