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04 mars 2014

Le déni d'identité(s). Quelques réflexions...

« Toute utilisation de la notion d’identité commence par une critique de cette notion » affirmait le célèbre anthropologue, Claude Lévi-Strauss. L’approche scientifique du concept d’identité suppose, en effet, une déconstruction méthodologique et empirique permettant, in fine, soit d’en saisir l’essence soit d’en réfuter les fondements théoriques. Notion fondamentale des sciences sociales, l’identité se donne à voir sous des angles variables, selon le point de vue de l’observateur.

Mais l’identité semble, depuis quelques décennies, faire polémique lorsqu’elle sort de l’université et devient source de débats dans l’espace public. Miroir des angoisses civilisationnelles, l’identité interroge l’être-même des sociétés européennes face à des revendications communautaristes se posant en figures de proue de singularités hautement assumées. L’impasse à laquelle a conduit le débat hexagonal sur l’identité nationale institué sous la présidence de Nicolas Sarkozy a montré combien l’identité faisait désormais partie du domaine du refoulé. Tabou collectif, l’identité n’en a pas moins été érigée en fierté particulière. Ce fut ouvrir immanquablement la porte à tous les « racismes », déclinés en autant de « phobies » paralysantes pour la liberté d’expression. Si l’altérité demeure pourtant au fondement de la diversité (et s’oppose ainsi au « métissage »), la promotion de l’Autre a été commuée en célébration égalitariste du Même, au nom d’une mystique démocratique irrationnelle[1] fondée sur l’universalisme, non moins artificiel, des droits de l’homme. Du mariage pour tous (les homosexuels), aux papiers pour tous (les clandestins), jusqu’au maïs (transgénique) pour tous, l’identité s’est diluée, passant du statut de marqueur de reconnaissance mutuelle à celui de narcissisme indifférencialiste. L’effondrement de l’Etat-nation en tant que creuset par excellence d’appartenance à une langue, une culture, une civilisation, des repères communs a entraîné, corrélativement, la destruction des défenses immunitaires collectives que furent la famille, l’Etat, l’école ou l’Eglise. Rien ne se vaut en soi, car tout se vaut, précisément. Ne plus chercher à se définir par ce que l’on est intrinsèquement, mais par ce que l’on pourrait être, suivant en cela la pente dangereuse de son propre désir normatif, revient à effacer les repères autant qu’à s’effacer soi-même.

 

A cette aune, il n’est donc pas excessif de parler de déni d’identités, la question existentielle et éminemment subjective du « que suis-je » se substituant à celle essentielle et purement objective du « qui suis-je ? ». Le déni d’identités n’implique rien moins que la réification de l’humanité, ravalée au rang de n’importe quel objet consomptible, échangeable et finalement, jetable. Le déni d’identités a fini par introduire la notion d’obsolescence programmée au cœur des relations humaines et sociales. Mais pire encore, le déni d’identités porte en lui la disparition du politique au sens où les conflits doivent se résoudre dans une sorte d’unanimisme idéologique, tenant les idées à contre-courant, comme marginales voire extrémistes ou populistes.



[1] Selon une formule inspirée de Louis Rougier.

23 décembre 2013

Maurras. Le fantôme et l'héritage

 

 

Il y a une dizaine d’année, l’auteur de ces lignes, dans une recension de Mes idées politiques (reparues aux éditions L’Age d’Homme) publiée dans une revue universitaire, écrivait que « si la doctrine [maurrassienne] paraît quelque peu oubliée car insuffisamment enseignée, il en reste au moins une terminologie et des concepts. En ce sens, à l’instar de la philosophie marxiste, la pensée maurrassienne demeure incontournable ».

Maurras ambivalent

Propos candides dus à la joie d’une réédition inespérée ou conviction enracinée dans une foi militante encore ardente ? Toujours est-il que, dix ans plus tard, le Charles Maurras – Le Maître et l’action du professeur Olivier Dard amène à reconsidérer notre conclusion. Non qu’elle soit désormais frappée d’obsolescence ou devenue épistémologiquement erronée ou inexacte, car, force est de constater que subsiste une lexicologie reprise à l’envi dans la sphère politico-médiatique. L’emploi de syntagmes tels que « pays légal, pays réel », voire même « politique d’abord », témoignent d’une réactivation de mots anciens banalisés à la lumière de maux permanents (crise financière et politique, germanophobie latente, incapacité du régime, etc…). L’ouvrage d’Oliver Dard est capital. Avec une écriture serrée qui ne s’encombre pas d’enluminures stylistiques, l’auteur va à l’essentiel. Il est vrai que tout a été dit, ou presque, sur le Martégal, notamment depuis les substantiels travaux de Victor Nguyen, James Mac Cearney, Stéphane Giocanti ou Tony Kunter, pour n’en citer que quelques-uns. Excédant le cadre de la simple biographie, (dont les éléments factuels ne sont repris qu’à titre de jalons et de prétextes pour éclairer tant le cheminement intérieur de Maurras, que sa relation aux autres, maurrassiens, dissidents et adversaires), ce livre ,relativement dense et court (352 pages, bibliographie et index compris), se veut un essai à la fois prospectif (que reste-t-il de Maurras et de son héritage intellectuel ?) et définitif, tant il reprend et synthétise les travaux et colloques entrepris et supervisés par ce spécialiste sérieux et incontesté des droites radicales françaises. N’ignorant certes pas la prolifique prose du maitre de l’Action française, Olivier Dard exploite judicieusement la volumineuse correspondance qu’il entretint avec son précepteur, l’abbé Penon (échanges épistolaires organisés et présentés sous le titre Dieu et le roi. Correspondance entre Charles Maurras et l’abbé Penon, par notre ami Axel Tisserand, aux éditions Privat), finalement bien plus éclairante que ses seuls textes politiques, pour peu qu’on prenne la peine d’y lire entre les lignes. Par surcroît, l’historiographe n’hésite pas à emprunter la piste psychanalytique pour tenter d’expliquer (de façon assez convaincante, d’ailleurs) « l’ambivalence » d’un Maurras théoricien puissant et influent, mais incapable, finalement et nonobstant ses exhortations, de passer à l’acte. Sans doute, explique Dard, l’auteur de l’Avenir de l’Intelligence fut-il, très tôt, marqué à jamais par « les trois failles de son enfance et de son adolescence » (mort prématurée du père, surdité, perte de la foi), facteurs « résilients » qui déterminèrent ce que Pierre Boutang, son plus célèbre (dis) continuateur avait décrit comme « la destinée et l’œuvre ». La véhémente acrimonie des dissidents de l’Action française à l’égard de celui dont ils attendirent, en vain, qu’il enjoignît le « coup de force » fatal au régime, fut proportionnelle aux espoirs impatients qu’il suscita, dès l’Enquête sur la monarchie, par la force persuasive et envoûtante d’une doctrine supposée inoxydable. Sans avoir aucunement été l’inspirateur d’un fascisme à la française (sed contra, cf. Zeev Sternhell ou Ernst Nolte), il convient d’admettre que la béante déception qu’il provoqua chez nombre de ses disciples, ouvrit immanquablement, chez certains d’entre eux (Georges Valois, Robert Brasillach), la voie aux folles nuits immenses et rouges des Walpurgis fascistes, quand d’autres ne sombrèrent pas dans l’action violente (la Cagoule). C’est que, tout à sa sa quête quasi mystique d’un improbable général Monk, Maurras mettra obstinément « l’accent sur la propagande par l’imprimé ou par la parole et en même temps [fera] l’impasse sur le travail de terrain et l’implantation militante ».

Du droit d’inventaire…

Sans passer sous silence les hauts faits d’armes de la Ligue d’Action française, de l’Institut de formation éponyme, des canulars à coups de cannes plombées des Camelots du Roi, l’auteur consacre la seconde moitié de son remarquable travail à l’étude des causes et conséquences de la chute de la maison d’AF. Non par dilection morbide ou sadique, mais pour tenter d’en appréhender l’essence. Attachés que nous sommes à la « vieille maison », sachons honnêtement reconnaître qu’en dehors de notre cercle encore vif et solide, bien que resserré, « six décennies après sa mort (…), le maurrassisme ne pèse plus guère dans le débat public, ni en France ni à l’étranger ». C’est, en outre, l’apport fondamental du livre que d’avoir consacré d’intéressants développements à la postérité maurrassienne en Europe (Suisse, Portugal, Espagne) et au Canada français, pour montrer, in fine, que le rayonnement de Maurras connaîtra « un coup d’arrêt » au lendemain du Second conflit mondial et de l’épuration. Viennent ensuite des pages passionnantes sur la survie post mortem de Maurras et du maurrassisme. Reprenant la formule de Boutang, selon laquelle « le souci de filiation », que ce dernier manifesta dans les colonnes de La Nation française (jusqu’à reprendre en première page de l’hebdomadaire, la rubrique « La Politique » inventée par son auguste devancier), « ne saurait confondre ‘‘fidélité et fossilisation’’ et que les idées de Maurras ne peuvent être entendues comme ‘‘une doctrine immuable’’ et une sorte de ‘‘catéchisme rigide’’ », Dard montre alors comment la « réactivation politique » de la doctrine d’AF ne peut faire l’économie d’un droit d’inventaire minimal. Ni malveillant ni complaisant, l’universitaire interroge froidement, non sans une discrète pointe d’empathie mélancolique, « la place effective de Maurras dans la vie politique et intellectuelle française » ? Pour asséner, tout en semblant s’en désoler, que « sur le plan du débat d’idées, Maurras n’est plus une référence mais tout juste un opprobre ».

…au devoir d’invention

On aura compris, en refermant cet essai, que « ce qui domine chez Maurras, est moins une influence politique directe, y compris sous Vichy, qu’une forme de magistère intellectuel ». Dont acte. Implicitement, mais nécessairement, cela signifierait-il que le dernier carré de maurrassiens « orthodoxes » dont nous sommes, n’est voué qu’à entretenir la flammèche vacillante d’un musée déserté et exhérédé ? Si notre force est, paraît-il d’avoir raison, pourquoi, en effet, la pensée maurrassienne est-elle condamnée à louvoyer entre les écueils de l’indifférence et de l’oubli, oubli d’où une kyrielle d’ignorants se permet de le sortir régulièrement dans le dessein délibérément infâmant de la reductio ad hitlerum ? Poser la question ne revient pas forcément à y répondre. Si Maurras fut un « contemporain capital » durant des décennies, force est de constater qu’il n’est plus qu’un fantôme qui hante ses disciples devenus orphelins. Il reste l’héritage, une œuvre immense mais illisible pour des générations asséchées par un enseignement scolaire inepte ayant résolument tourné le dos aux auteurs classiques, au latin et à la syntaxe. Olivier Dard relate les expériences de renouvellement de la pensée maurrassienne qui ont conduit à l’éclatement de la vieille AF et à la naissance de la Nouvelle Action Française puis de la Nouvelle Action Royaliste. Pour autant, faut-il continuer de s’inspirer d’une démarche qui procédait par emprunts successifs aux modes idéologiques du moment ? L’Autre Maurras d’un Gérard Leclerc se réclamant de la pensée de mai 1968, « dans le souci de transformer Maurras en ‘‘révolutionnaire positif’’ », outre qu’il est suranné (malgré son indéniable intérêt philosophique), relève intrinsèquement de la même « paresse intellectuelle » qu’il reprochait alors à ses ex-compagnons de route. Le syncrétisme semble avoir été confondu avec la synthèse, tandis que la pâmoison devant le miroir aux alouettes du gauchisme n’était que lointainement inspirée, jusqu’à la plus grotesque des caricatures, d’un vague « compromis nationaliste » remis au goût du jour. Dès lors, pour tenter de revenir, non à la lettre mais à l’état d’esprit qui présidait à l’Action française de 1899, envisageons précisément d’être pleinement d’Action française avant que d’être prioritairement maurrassien. Retenons les méthodes de nos maîtres (l’empirisme organisateur, notamment) et resituons-les dans une perspective renouvelée qui ne soit pas soumise à la dictature de l’instant, mais contribue activement au mouvement des idées. « Ni droite, ni gauche, le Roi ! » Pourquoi pas. Mais pourquoi pas, également, « et à/de droite, et à/de gauche, pour le Roi » ? Sans le vouloir, Olivier Dard nous incite, à travers ce portrait tout en finesse de notre vieux maître, à enrichir notre communauté réduite aux acquêts d’un maurrassisme ipséiste, dont la seule présence ne tient, finalement, que par le souvenir plus ou moins précis, quand ce n’est par le fantasme ou le mythe. Récusons le crépuscule d’une idole, selon l’heureuse expression de Michel Onfray, mais à la condition d’accepter qu’une nouvelle aurore se lève sur l’AF. Faute de quoi, les derniers vestiges du maurrassisme n’abriteront que les fossoyeurs d’une pensée devenue stérile à force d’être abusivement convoquée tant par des ignorants malintentionnés que par des thuriféraires dogmatiques.

Aristide Leucate

Olivier Dard

Charles Maurras – Le maître et l’action

Armand Colin, Paris, 2013, 25€

 

15:43 Publié dans Idées, Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

11 décembre 2013

L'AF 2000 parle de Détournement d'héritages d'Aristide Leucate

"C’est un livre important que vient de publier notre collaborateur Aristide Leucate : « Détournement d’héritages » car, comme l’écrit Pierre Hillard dans son introduction, « à la lecture de cet ouvrage, on comprend mieux les maux dénoncés par l’auteur (l’indépendance politique perdue, l’identité nationale explosée,...) à l’aune des principes de 1789 [...] césure dans l’histoire de France » commencée avec le baptême de Clovis.

D’autant que ces maux, qui se déclinent en « construction européenne aux dépens des nations, destruction de la cellule familiale classique, déstructuration des esprits, immigration de masse, divinisation de l’écologie permettant l’émergence d’un panthéisme, gouvernance mondiale [...] reposent sur cette tentative d’établir un modèle à l’opposé des concepts défendus selon la Tradition de l’Eglise. »

On comprend dès lors le sous-titre : « La dérive kleptocratique du monde contemporain », lequel se caractérise par le système technicien — Aristide Leucate, qui analyse le « progressisme nihiliste », se situe dans la droite ligne de Bernanos dénonçant la modernité technicienne comme une conspiration contre toute vie intérieure lorsqu’il souligne que « la technique n’occupe pas seulement nos esprits en influençant notre vision du monde, elle nous retranche de notre être et lui substitue une existence purement technique ». C’est pourquoi « cet ouvrage se veut une réflexion sur un pays, notre pays, la France, déboussolée, sans repère, sans phare, perdue dans la nuit noire au milieu d’un océan tumultueux ». Or, non seulement « nos sociétés sont prisonnières d’une multitude de pouvoirs qui se sont arrogé le monopole de la violence légitime, dépossédant ainsi les Etats de leur prééminence en la matière », mais encore, « cette captation (ou accaparement) est sous-tendue par une logique structuro-fonctionnaliste », c’est-à-dire par un système dont, en dehors de tout recours au conspirationnisme, « les actions individuelles et concomitantes ou simultanées des différents acteurs [...] imprimeront une cohérence à l’ensemble ».

Aussi, l’auteur décrit-il et analyse les différents aspects de cette accaparement et de cet déshumanisation par rapport à l’existence même de notre pays dans son indépendance, qui est « confisquée » (première partie) comme dans son identité, qui est « niée » (deuxième partie) ou sa politique elle-même qui est « kidnappée » (troisième partie).

Recueil d’articles remaniés et réactualisés parus dans différents media papier ou en ligne — notamment L’AF 2000, feu Le Choc du mois, Les Manants du roi, Nouvelles de France ou Boulevard Voltaire —, cet ouvrage ne se contente pas de faire un état des lieux quasi-complet de la situation dans laquelle se trouve notre pays : en prenant acte de cet inventaire lucide, il nous montre la voie du redressement dans lequel nous devons rapidement nous engager, un engagement qui ne peut être que national, ce qui ne veut pas dire isolé, mais qui repose sur la patrie, qui elle seule ne ment pas. Car c’est bien sur le sens de la patrie qu’il faut compter et non sur la droite, qui « a toujours été introuvable en France, non pas qu’elle soit fantomatique [...] et, par là-même fantasmée (électoralement, elle entre dans le rapport de force politique), mais son appréhension dans le champ de l’histoire des idées, d’une part, comme dans celui de l’action pratique, d’autre part, s’est toujours heurtée à l’absence de critères permettant de la caractériser. La droite doit son existence au camp d’en face. Plus exactement, la droite occupe tragiquement la place laissée vacante par la mort du roi en 1793, la gauche préemptant la cause du peuple. »

Faut-il désespérer ? On sait qu’en politique c’est une sottise absolue : « A l’évidence, les feux de l’ancienne raison attique, ceux qui peuvent “recréer l’ordre de la civilisation véritable” selon le Martégal, [Charles Maurras, NDLA] brûlent dans le cœur de celui qui ne parvient pas à se résoudre au mol avilissement moral et physique qui gagne les Européens. »

Et c’est en plus fort joliment dit."

François Marcilhac

Chronique publiée dans L'Action française 2000, n°2874

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